Du jour au lendemain, Christina, une jeune femme de 27 ans, titube, trébuche, fait tout tomber. Elle ne ressent plus son corps en mouvement. Elle est comme une marionnette désarticulée. Oliver Sacks diagnostique une polynévrite, une infection aiguë des récepteurs sensoriels des nerfs. Son sixième sens, la "proprioception" révélée en 1906 par le neurologue britannique Charles Scott Sherrington, est condamné. Grâce à lui, nous ressentons notre corps, contrôlons nos gestes, traversons la rue sans nous faire écraser, du fait du "flux sensoriel continu" traversant nos muscles, nos tendons, nos articulations. Le sixième sens, ou comment éprouver être son corps.
Oliver Sacks a raconté l'histoire de Christina dans L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau ("La femme désincarnée", Seuil, 1988). Il écrit : "En perdant la proprioception, Christina perdait l'ancrage organique fondamental de son identité." Son cas relève pour lui de la "neurologie existentielle" qu'il entend développer. Neuropsychologue, il pense que toute pathologie du système nerveux, comme toute maladie grave, affecte la personne entière, sa manière d'être, et induit une crise psychologique. Plus : ontologique.
Oliver Sacks a éprouvé dans sa chair ces bouleversements et les a décrits dans Sur une jambe (Seuil, 1986). Fuyant un taureau lors d'une promenade, il se rompt le tendon du quadriceps de la cuisse. Recousu, il suit une rééducation, mais n'arrive plus à marcher. Chaque pas lui provoque des vertiges. La nuit, il rêve que son corps est "troué". En neurologue, Sacks imagine que son cerveau a été touché. Mais non. Il comprend alors que son "imagerie corporelle", sa personnalité, a été atteinte, comme le suggèrent les travaux d'Alexandre Luria, son mentor.
Luria (1902-1977) est, avec Lev Vytgovski (1896-1934), une des figures de l'école russe de neurologie, censurée sous Staline. Tous deux sont considérés comme les pères de la neuropsychologie. Alexandre Luria, qui s'est fait connaître pour son étude sur un patient atteint d'un prodigieux don de mémoire (Je suis un phénomène, adapté au théâtre par Peter Brooks en 1998), a correspondu avec Sacks pendant deux ans. Dans ses livres, ses lettres, il explique que des "syndromes de perte de corps" sont courants après un accident. Le malade éprouve comme "une tache aveugle" dans la perception de lui-même. Le sixième sens est affecté. Car "le corps, écrit-il à Sacks, est une unité constituée d'actions. (...) Lorsqu'une partie n'agit plus, elle devient "étrangère"". De ces sensations d'aliénation, les médecins se désintéressent. Ne considérant pas le vécu des patients, ils développent une "médecine vétérinaire". De plus, pour Luria, la psychologie elle-même a régressé depuis la fin du XIXe siècle. Elle est devenue "sèche", "statistique", dogmatique. Elle a perdu "l'art de l'observation" des grands psychiatres "littéraires" qu'étaient Jean-Martin Charcot, précurseur de la psychopathologie, Gaétan de Clérambault, fameux pour ses études sur la passion des étoffes, Jacques-Joseph Moreau de Tours et ses écrits sur le haschich et l'aliénation mentale. Alexandre Luria, lui, veut réconcilier la neurologie fonctionnelle et la psychologie, déployer ce qu'il appelle une "science romantique", considérant l'être tout entier : la neuropsychologie.
Oliver Sacks, l'élève de Luria, va guérir de sa jambe d'une manière très romantique. En musique... Un matin, il entend résonner en lui le Concerto pour violon en mi mineur de Mendelssohn. Chantant, il réussit à faire quelques pas. Dès qu'il arrête, sa jambe cède. Il comprend que la musique lui a rendu sa "mélodie kinésique". Elle lui remémore le propre rythme de sa marche comme "un air familier". "Une grâce." Cette action bénéfique de la musique sur le système nerveux lui confirme que le corps humain ne se réduit pas à l'addition de fonctions et d'organes. C'est un ensemble enchevêtré et interdépendant d'images psychiques et de programmes physiques, où le Soi résiste. En ce sens, comprend-il, Spinoza a raison sur Descartes : l'homme est un corps-esprit. La preuve : la musique peut saisir le malade tout entier, en exaltant le sujet. Bientôt, les travaux du neurobiologiste Antonio Damasio, l'auteur de L'Erreur de Descartes. La raison des émotions (Odile Jacob, 1995) vont enrichir ce type de recherches. Sacks reviendra sur la "neurologie existentielle" dans Musicophilia (Seuil, 2008) consacré à la musicothérapie, qui commence par un récit de guérison aux rythmes d'une gigue irlandaise.
Aujourd'hui, la médecine a entendu le message des "médecins romantiques". La psychologie clinique devient un cursus complémentaire des spécialités, une médecine multidisciplinaire se développe, la musicothérapie et l'art-thérapie entrent à l'hôpital. Dans son dernier livre, L'Œil de l'esprit, Oliver Sacks continue ses recherches à travers de nouveaux "contes cliniques" sur l'altération de la vue. Il nous montre l'extraordinaire capacité de malades retournant leurs fonctions lésées, développant leurs autres sens - comme cet aveugle réparant son toit seul, ou lisant en écrivant avec ses mains. Mais pourquoi le font-ils ? Ils veulent retrouver une existence plus riche, redéployer leur personnalité enfermée dans la cage de la maladie. Renouer avec la dimension "romantique".